Comment sevrer mon bébé, ou l’impression de vivre un deuxième accouchement.

Frida, par Benjamin Lacombe
Frida, par Benjamin Lacombe

La sevrer.

Il y a quelques semaines, je l’ai regardée, cette petite personne si décidée. Et je lui ai expliqué que bientôt, à ce rythme, je n’aurai plus la force de rien. Elle m’a fait son regard noir. Celui de bébé chouette qui réfléchit. Elle m’a regardé préparer un biberon de lait,  d’un air impassible. Et elle a bu. Pas grand chose, mais juste assez pour que je me mette à trembler et pleurer de soulagement. Et de fatigue, aussi.

Depuis, nous avons réessayé plusieurs fois, sans résultat. Elle refuse catégoriquement de boire du lait autrement qu’en s’abreuvant à la source maternelle… A vrai dire, je la comprends : comment vouloir troquer la chaleur, la douceur, l’élasticité de la peau, les odeurs, les fouissements, contre une tétine de silicone, froide et dure, sans texture (si tu as déjà utilisé des capotes, tu comprendras peut-être ce que j’entends par là). Bouhhhhhh la mère infâme, je vois déjà les pro Marcel Rufo bondir, jaillir de leur tour d’ivoire : « mais comment ??? Oser comparer le biberon au préservatif, enfermez-là! ». Tu m’excuseras pour cette incartade… Je souhaitais juste parler de peau, d’humanité, d’animalité, de la nature qui nous a fait ainsi, du contact avec un être si cher, et d’amour avant tout, simplement.

Bref, Hannah a neuf mois, et je l’allaite « encore »

(merci pour ce « encore » si subtil, et ce si fréquent «  mais tu comptes l’allaiter jusqu’à quand ?  » auquel je réponds machinalement  » Oh, pas plus de 18 ans  » )

Cet allaitement a commencé dans le sang, tel un combat, une conquête. Je fais partie de celles pour qui cette aventure est née dans les larmes, dans la solitude (invite les donc, les amis célibataires de ton mec, quand tu passes 22h/24 les seins à l’air (pour cicatriser), et perlants de lait, tels une robinetterie mal réglée. Je passe sur les crevasses, les injonctions à arrêter (de ta famille, tes amis, les passants qui ont toujours un avis sur tout, et surtout sur toi), le corps médical qui te prend de haut, ou tout simplement qui ne s’y connait pas… J’ai eu la chance de rencontrer une Sage Femme, Maryline, qui était en cours de formation pour devenir consultante en lactation. C’est elle, qui bien avant mon accouchement, a repéré les « signes » physiologiques à surveiller. C’est elle, qui m’a permis de comprendre pourquoi l’allaitement de ma fille aînée n’avait pas marché. Elle m’a accompagnée, à domicile, à son cabinet, par téléphone et sms (les soirs et les weekends). Je pense que c’est en grande partie grâce à elle que j’ai tenu bon, en partie aussi grâce (ou à cause, c’est selon) de ma tête dure comme de la pierre. Je pense que ce lien de femmes à femmes, en bons animaux dénaturés que nous sommes, s’est perdu, quelque part… Ce que je déplore.

Enfin bref, je n’incite personne, je ne milite pour rien. Le corps de la femme est déjà trop brimé par la société pour que je ne vienne en rajouter une couche.

Je plaide uniquement en faveur d’une plus grande empathie.

Une plus grande empathie pour celles qui donnent le biberon et qui, héroïnes du quotidien, trouvent le courage de se lever plusieurs fois par nuit, réchauffer de l’eau, compter les dosettes de lait, se tromper, recommencer, renverser, s’ébouillanter, mélanger, donner, nettoyer, bercer, rendormir (car non, un bébé ne se rendort que très rarement au biberon, et oui, les coliques sont souvent plus difficiles à calmer au lait artificiel)…

Une plus grande empathie pour celles qui ne dorment que par tranche de 45 min, qui allaitent toute la journée, toute la nuit, certes, allongées dans leur lit, mais qui ne peuvent jamais passer le relai, jamais.

Une plus grande empathie pour celles qui choisissent un allaitement mixte, qui jonglent entre les deux, tirant leur lait au bureau, entre la cuvette des chiottes et la machine à espressos, induisant ainsi un sevrage parfois plus précoce qu’elles ne l’auraient souhaité. Et qui le vivent dans les larmes, et la solitude, encore une fois.

Une plus grande empathie pour celles qui ne souhaitent pas être mère, à qui on balance des insanités à longueur de temps. Je pense notamment à cette charmante gynécologue, qui à mes 29 ans ne voulait plus me prescrire la pilule, parce que si je souhatais réchapper au cancer du sein, un enfant avant 30 ans était la meilleure des vaccinations.

Ces digressions, pour en revenir au simple fait qu’en devenant mère, on fait ce que l’on veut, ce que l’on peut.

Alors fouttez-nous, fouttez-leur la paix, et lisez plutôt le superbe article écrit par Anouchka sur son blog Biobeaubon, qui a su mettre des mots si simples sur des émotions si complexes.

Pour en revenir à l’allaitement, ou plutôt au sevrage…

Il se passe quelque chose de très étrange en allaitant. Pour ma part, comme une impression de continuité directe avec cet état de grossesse, déjà si long et si éreintant. Ma fille est sortie de mon corps, elle bouge, elle rit, elle cavale, tombe et se relève, mais pourtant, j’ai le sentiment d’être toujours enceinte. Mon corps ne m’appartient pas : tout ce que je ressens, ce que j’ingère, ce que je bois, ce que je respire, ce qui pénètre ma peau, ce qui coule dans mes veines, tout cela, je le lui donne. Elle prend tout, comme à la seringue, comme en perfusion. Je ne peux m’éloigner plus de 2h sans sentir mon ventre se déchirer, ma poitrine se gonfler. Une véritable addiction, une hétéroaddiction. On ne parle pas de sevrage pour rien. Bienque l’on parle plus souvent du sevrage de l’enfant, en tant que personne, oubliant celui de la mère, tout aussi puissant. Alors oui, la sevrer sera pour moi comme vivre un second accouchement. Moins douloureux physiquement, moins sanguin, mais tout aussi violent.

Je n’en suis pas encore là, mais le jour venu, je viendrai par ici vous dire comment je l’ai vécu, pour recréer ce lien perdu, ce partage d’expériences viscérales entre femmes. Ce partage d’expériences adressé aux hommes aussi, bien entendu, qui ont bien souvent du mal à imaginer combien notre corps et notre esprit de femme sont tourmentés et meurtris.

La route est longue, mais à force de partage, je pense que nous parviendrons à faire passer certains messages. J’ai croisé une amie il y a peu, à peine plus âgée que moi. Elle m’a dit lire mon blog, et a rebondit sur le fait qu’à « son époque » (soit à peine 10 ans plus tôt), on n’avait pas le droit de dire qu’enfanter était douloureux. On n’avait pas le droit de dire qu’élever des enfants était un combat de chaque instant. Alors je prends cet espace de parole, espérant qu’ainsi les mots voleront jusqu’à d’autres yeux, d’autres oreilles, d’autres hommes et d’autres femmes, qui a leur tour, partageront, soutiendront, proposeront leurs bras et leur temps.

La bise décidée, je vous souhaite à tous un doux weekend, un dimanche engagé, et de l’amour plein les yeux.

Sarah

8 réflexions au sujet de « Comment sevrer mon bébé, ou l’impression de vivre un deuxième accouchement. »

  1. Je n’avais pas lu ce texte, qui me renvoie dans la tronche, toute l’ambivalence de l’allaitement et du sevrage que j’ai pu vivre, et qui parlera à beaucoup de mamans je pense…

    J’ai détesté allaiter, mais une part de moi a adoré ça aussi, ce qui fait que j’ai sangloté toutes les larmes de mon corps à chaque premier biberon que j’ai donné, et à chaque dernière tétée. #SchizophrénieMaternelle
    J’ai été bluffée de voir que, non content d’avoir « produit » un être humain fonctionnel, mon corps était capable de le nourrir et de le faire grandir des mois durant.
    J’ai eu envie de m’enfuir lorsque ma fille a refusé pendant des semaines le moindre biberon, pour ne plus la voir, ne plus être obligé d’allaiter…
    J’ai eu envie de trucider ma mère, un jour où elle est rentrée avec une boite de lait en poudre de la pharmacie, alors que mon fils pleurait quasi non-stop depuis 48h, en plein pic de croissance. J’ai encore la tête qui se vide en me rappelant la violence de « ça suffit maintenant, donne lui un biberon, voilà du lait »… les intentions étaient bonnes, mais c’était une sacrée gifle.
    A l’heure actuelle, je ne suis même pas sûre de revivre ce truc si intense, où l’on peut être tellement seule, si j’ai un troisième ! Je choisirait peut-être le biberon dès la maternité, ou bien je rempilerai pour un troisième parcours du combattant, mais le prochain non-empathique que je croiserai, une chose est sûre : je lui marave la tronche à coup de tire-lait ! 😉

    Donc, merci pour ce rappel 😉

    1. Oh merci pour ce long commentaire… Je laisse un peu le blog en jachère pendant les vacances scolaires (devine donc pourquoi je n’ai pas le temps de m’y coller humhum), et quel plaisir de voir qu’il ne tombe pas pour autant dans les tréfonds de l’oubli :-D.
      Du coup j’ai relu cet article, fort à propos d’ailleurs car je dois t’avouer que moi aussi, cette piqure de rappel m’a fait du bien, on oublie tellement vite…
      Ce tiraillement est vraiment l’illustration de l’ambivalence maternelle : adorer allaiter mais pour autant détester ce statut d’esclave zombie, et je trouve aussi que malheureusement, les remarques de l’entourage, même si elles partent d’un bon sentiment, peuvent être souvent blessantes.
      J’ai été soutenue par mon mari, mais je pense que sans son soutien à lui, avec qui je partage ma vie, j’aurais eu des difficultés à assumer ce choix aussi longtemps. Choix qui très vite n’en devient plus un, tant nous sommes parfois perdu face à un refus de biberon (il nous aura fallu 10 mois pour qu’elle en accepte un, et je sais que l’on se comprend sur ce point 😉 ).
      Bref, merci pour ce partage d’expérience !
      Bises

  2. Oh, oui, je comprends tout ça…l’ambivalence des sentiments, le côté animal et charnel de l’allaitement, même s’il se passe mal (et oui le tirage au boulot ressemble vraiment à ça, j’ai eu le sentiment d’être véritablement une droguée aux chiottes, obligée de « tirer » sans me montrer, me cacher, mentir, etc…)
    Oui j’ai trouvé qu’il a fallu au moins 9 mois pour me sortir de cet aspect méga-charnel d’avec mon enfant (et encore, j’ai réussi en le portant intensément « tu comptes le porter encore combien de temps? » FUCK, je peux???).
    Ca passe….
    On accepte qu’on n’est pas la mère parfaite
    On accepte de voir grandir son petit, son « bébé » qui devient petit garçon ou petite fille…
    Merci pour ce beau texte qui résonne en nous. (et merci à Picou Bulle bien sûr pour ce partage)

    1. Hahaha je porte encore ma 3 ans et demi à l’occasion (quand la petite est en poussette, et après 2h de toboggan, le câlin sieste s’impose souvent) ! Et le regard des passants, je passe, tu le connais 😉
      Donc jusqu’à quand…? Seul l’avenir nous le dira !
      Et en tous cas, j’admire ton courage car je ne pense pas que j’aurais réussi à trouver les ressources nécessaires pour endurer un allaitement en travaillant. Nous ne sommes pas des mères parfaites, certes, mais en tous cas, on se démène pas mal :-D.

  3. Tu as trouvé les mots justes pour décrire toute la beauté et l’ambivalence de l’allaitement maternel…Chaque choix de femme pour nourrir son enfant est à respecter, chaque choix est difficile, chaque choix requiert une volonté de fer de la part de chaque maman. Merci pour ce bel article…

    1. Merci à toi de m’avoir lue… En écho à l’un de tes billets, cette magnifique lettre écrite à ton fils peu avant la naissance de ton second enfant, j’ai lâché ce soir une grosse dose de mots jusque là inavoués. Et c’est là que la magie du blogging opère, découvertes, lectures, réponses. A bientôt, au détours de ton blog, que je suivrai dorénavant avec grand plaisir !

  4. Il est très beau cet article. J’ai moi même aussi été contrainte de sevrer ma fille il y a deux semaines après 7 mois d’allaitement exclusif. J’aimerais écrire un article sur le sujet mais c’est encore tellement difficile à vivre, tellement à vif que je n’arrive pas à aligner 3 lignes sans chialer… donc j’attends d’être prête. Mais je te rejoins complètement sur le parallèle avec l’accouchement. Et la comparaison avec les capotes m’a bien fait rire!
    Bises

    1. Merci pour ce joli commentaire. Effectivement, c’est une étape sensible, je ne me projette pas encore, mais je sens que le jour où elle acceptera finalement sera aussi un déchirement. Je te souhaite beaucoup de douceur pour « combler le manque », disons nous que c’est également l’aube d’une nouvelle vie…

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