Le poil

ymum, motivation, reprise d'études

Sur la main. Le gros, le rude, l’invincible. Celui qui me pousse et me transperce la paume à chaque fois que je regarde mon ordi, à chaque fois que je me retourne sur la pile gigantesque de bouquins empruntés à la Bibliothèque Universitaire (cette chère BU, pour les intimes).

Le poil. Celui qui me gratte rien qu’en imaginant le chantier qui s’annonce, et qui emprunte dangereusement le chemin d’une courbe à la croissance exponentielle.

Le poil. Celui qui me dérange, que j’essaie de remiser au loin. Parce que, reprendre un mémoire laissé en plan il y a 9 mois (piqure de rappel : un vampire m’a donné la douce excuse de tout procrastiner), c’est juste éreintant.

Le poil. Il est là, je passe des heures à le regarder, il s’enroule le long de mes doigts, telle une racine, il emprisonne mes poignets, s’élance sur mes avant-bras, pénètre ma chaire, transperce mes épaules, mon dos, mon bassin. Et me laisse là, seule, face à ces déjà-et-seulement-120-pages. Ces 120 pages d’états de faits, auxquels il manque maintenant l’analyse, l’introspection, les relectures sans fin.

En 9 mois, j’ai pas mal cogité. En 9 mois, de nombreuses choses se sont passées. Les données collectées ne sont plus si actuelles, la tête sortie du guidon, je réalise toutes les erreurs méthodologiques, tous les biais, les à-peu-près. En 9 mois, j’ai perdu certaines traces, certains articles, certains ouvrages, certaines pistes…

Des excuses, je n’en manque pas, pour le regarder, ce poil. Pimpant. Fringuant. Au plus haut point, agaçant.

Il me manque peut-être un lieu différent où poser mes yeux. Il me manque peut-être un dernier livre éclairant. Il me manque peut-être l’énième relecture qui transformera l’ensemble. Il me manque, en tous cas, le souffle qui permettra aux données collectées de faire sens, et le courage de continuer ce travail entamé il y a près de deux ans.

Reprendre ses études dix ans plus tard, avec des enfants, ne me paraissait au départ pourtant pas si éprouvant. La partie rigolote, aller en cours, à la BU, rédiger la revue de littérature, me projetait dans un déjà-vu rassurant, et même grisant. Je me suis prise au jeu, j’ai adoré remettre mon cerveau en ébullition, lire , apprendre, relire, retenir. Ce jeu, j’en connaissais les rouages. Mais je suis maintenant face à l’inconnu(e) : face à moi-même, face à mes conclusions. Qui dit conclusions, dit prise de partie. Qui dit prise de partie, dit projections. Qui dit projections, dit choix. Qui dit choix, dit prises de risques.

C’est peut-être pour cela que je rame à contre-courant.

Je le terminerai, cet écrit. Très certainement sur le fil du rasoir, quelques minutes avant les échéances. Aurai-je le courage de poursuivre ? Pour l’instant je l’ignore… J’hésite encore. Une chance s’offre à moi, un M2 et une thèse, plus précisément. Si je la saisis, maintenant.

Est-ce bien raisonnable, de tenter l’impossible, l’an prochain ? Concilier, études, recherches, emploi à mi-temps en tant qu’enseignante, emploi à mi-temps comme chargée de com ? Qu’en sera-t-il de moi en tant que femme ? De moi en tant que mère ?

Finalement, c’est peut-être là que se niche ce poil, qu’il prend sa source, sa vigueur. Tant que je le regarde, je ne saute pas du haut de cette falaise.

Alors je t’accepte, racine impalpable, je t’offre encore une place, tant que j’en suis capable. Encore un mois, et les jeux seront faits. Alors concède moi encore un peu de légèreté. Concède moi un jour ou deux d’errances entre les mots et les cahiers. Et je m’occuperai de ton cas, ensuite, je te le promets.

 

Sarah

 

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