Mon enfant d’hôpital

Mon enfant d'hôpital
Mon enfant d’hôpital

Tu as été conçue dans l’amour. Le plus total, abandonné, mais si neuf et si jeune, que tu es arrivée par surprise. Je t’attendais depuis 30 ans (ou du moins 12 ans, pour être honnête), mais pour autant, ta découverte a été une véritable claque.

Tu es arrivée à un moment de ma vie où plus rien n’avait de sens. Je n’avais plus ni toit, ni emploi, ni projets. Mais j’avais celui qui deviendrait ton papa. J’avais donc, finalement, plus que tout ce que j’avais effleuré jusque là.

Tu es arrivée à un moment où mon corps ne tenait plus. Je l’avais meurtri, dénutri, alcolisé, durant les quelques semaines qui avaient suivi la rupture qui au final aura donné sens à ma vie. J’étais perdue, fragile, et pourtant si sûre de moi, de nous, que j’ai choisi de te donner vie. D’une surprise, tu es devenue ma hantise.

Les mois ont passé. Je te portais en moi, mais je sentais que mon corps n’avait pas la force nécessaire. Je luttais, ne m’écoutais pas. Jusqu’à manquer de te perdre, au bout de 4 mois. Après une dizaine de jours de larmes, de douleurs chaque soir, un médecin m’a alitée. J’ai arrêté de travailler, et nous sommes rentrés « tous les trois » à Toulouse, quittant Montmartre et ses souvenirs, ses minuscules appartements et ses rues pavées. Quittant ma vie d’avant, pour ce cocon du sud-ouest de la France, cette ville à échelle humaine, où je me sens sereine et adoptée.

Nous avons alors choisi un nid où te poser, mais les semaines étaient longues, lourdes et douloureuses. Ma grossesse a été surveillée, après les peurs du début, assez mécaniques somme toute, sont arrivées les analyses et leurs résultats inquiétants, les malaises, les monitorings, le couperet du « déclenchement ». Mon corps n’était pas prêt, pas assez fort, peut-être…

Neuf mois ont passé, tu t’es accrochée, tant et si bien qu’il a fallu t’aider à naître. Nous sommes partis à la maternité, un matin, le coeur léger, sans contractions, sans savoir ce qui nous attendait, une valise à la main. Le lendemain, tu es née. Mes premiers mots pour toi ont été simples, tu étais en colère, je le sais maintenant, car tes sourcils et ton nez étaient dressés comme ils le sont aujourd’hui, quand tu te sens meurtrie. Je n’oublierai jamais ton visage, tes traits, tes cris.

Tout comme je n’oublierai jamais, deux semaines plus tard, ces pleurs qu’on nous exhortait à supporter : « c’est un bébé, ce sont les coliques, elle a besoin d’évacuer ». Puis ce râle, en pleine nuit, une autre voix, un véritable appel. Non, ils n’avaient pas raison, quelque chose se passait. Tu étais grise. Grise et marbrée. Ta voix chantait une litanie, un geignement infini. La fièvre t’immobilisait.

C’est à ce moment que j’ai perdu toute humanité. Mon corps a repris ses droits, la nature aussi. Un instinct m’a poussée à agir pour assurer ta survie.

Les premières heures à l’hôpital, j’étais telle un zombie. Je ne voyais que toi, si petite, si frêle, allongée dans un grand lit blanc à barreaux, avec tous ces fils autour de toi. Ces blouses qui s’affairaient, me demandant tantôt de sortir, tantôt de te consoler. Ces examens sans fin. Cette moelle épinière, ce sang que l’on te prélevait. Toi, petit être, qui venait tout juste de sortir de moi. Etait-ce ma faute? Mon corps n’avait-il pas su te donner le souffle de vie que je t’avais promis ?

Heureusement, nous vivons en France, à une époque où la science et les acquis sociaux t’ont permis d’être soignée. Il ne s’agissait « que de tes reins ». Nous avons passé 15 jours à l’hôpital, ce qui est à la fois si peu, et pourtant une éternité.

Je n’oublierai jamais ces premiers jours où nous étions cantonnées à ce bout de chambre, ligotées à cette perfusion, qui m’empêchait de te bercer, te vêtir, te promener. Je t’enroulais dans des langes, te serrais contre moi, te chantais des chansons. Ces mêmes chansons que, trois ans plus tard, tu me réclames encore chaque soir.

Je n’oublierai jamais les nuits à errer dans des couloirs de cet hôpital, portant ton petit corps contre le mien, dans le silence, les résonances, pour t’apaiser, te rassurer.

Tu as guéri. Nous sommes rentrés. Je passe sur les détails, mais tu as rechuté, une fois, puis deux. Tu as été à nouveau hospitalisée, une fois, puis deux. Mais nous étions armés, confiants. Les mois qui ont suivi ont été rythmés par des visites de contrôle, des examens en tous genres, plus ou moins invasifs, que tu supportais avec plus ou moins de courage. Je n’oublierai jamais ces prises de sang, ces sondes, ces radios, tous ces moments où tu étais ligotée pour que le personnel soignant puisse t’observer.

Puis il y a eu l’opération. La première. Tu étais grande, déjà. 18 mois. Tu marchais, tu commençais à parler, tu savais t’exprimer, et ces moments étaient d’autant plus difficiles à gérer pour moi, car je savais que tu les comprenais. Cette opération était bénigne, en ambulatoire. Nous nous sommes levées tôt, sans manger, nous sommes parties, nous avons peu parlé, nous avons attendu, encore, dans une chambre d’hôpital, collées l’une à l’autre telles des siamoises. L’ambulancier est arrivé. Je t’ai déposée à nouveau dans un petit lit à barreaux blancs. Je t’ai suivie dans les couloirs, tandis que tu t’agrippais en pleurant. Tu es entrée dans l’ascenseur, je devais t’attendre là. Tu t’es levée, tu as hurlé, les poings serrés sur ces barreaux, avec ce regard, qu’encore une fois, je n’oublierai pas. Ta détresse, ta douleur, mes sourires pour apaiser tes peurs, sont autant de cicatrices qui forgent notre histoire.

Je me suis effondrée en t’attendant. Et relevée à ton retour. Il y eu encore des examens, une seconde opération car la première intervention n’avait pas donné les résultats escomptés. Puis ce dernier RDV avec le chirurgien. Il nous a annoncé qu’il n’y aurait plus d’examens, que si tu ne récidivais pas d’ici tes 3 ou 4 ans, nous serions fixés.

Tu as eu trois ans fin janvier, plus d’infections rénales, plus de sondes pénétrant ton petit corps d’enfant, plus d’alarmes, plus de douleurs et de râles. Mais je n’oublierai pas. Tu as eu trois ans fin janvier, et tu portes encore des couches. Parfois cela m’agace, mais au final, je pense que cela n’est pas un hasard.

Ce n’était rien, au final. « Qu’une histoire de reins », pas un cancer ni une leucémie… Mais pourtant, j’ai saisi combien la santé d’un enfant était la seule et unique chose qui comptait aux yeux de ses parents. Quand tu cries, quand tu t’énerves, quand tu cours, quand tu ries, j’essaie de ne pas oublier qu’une nuit de février, tu aurais pu partir loin de nos bras.

Je ne remercierai jamais assez le personnel de l’hôpital des enfants du CHU Toulouse Purpan. Mais je dois bien avouer que lorsque nous passons aux alentours, quelque chose se serre encore au coeur de mes entrailles.

Est-ce pour cela que je suis une mère si pragmatique et angoissée ? Je ne le saurai jamais. L’essentiel, dans cette histoire, c’est de te voir bel et bien vivre, aujourd’hui, à nos côtés.

Lilie, ma tempête, ma forteresse, mon hirondelle.

 

 

Sarah

 

12 réflexions au sujet de « Mon enfant d’hôpital »

  1. Je ne lis pas souvent les textes d’enfants car n’en n’ayant pas j’ai souvent du mal à me projeter, ou je ne le souhaite pas, tout simplement. Mais le tien… Le tien, il est beau, il est triste, il est douloureux, il est bien écrit et il transpire beaucoup de choses.
    N’ayant pas été à ta place je ne peux pas te dire que je sais ou imagine ce que tu as dû vivre, ça n’aurait pas de sens. Je peux uniquement supposer le courage qu’il faut pour traverser ces épreuves, et t’en féliciter.

    1. Ton commentaire me touche vraiment, merci… Je ne pense pas qu’il s’agisse de courage, au final c’est plutôt le corps qui se met en pilotage automatique… Et puis il y a tant de familles qui vivent des maladies longues, plus complexes, plus graves. En tous cas, j’espère arriver à mettre un peu de poésie sur mes émotions, si cela peut toucher quelqu’un d’autre, la magie du partage opère, et c’est un superbe cadeau ! Donc merci de m’avoir lue, mais surtout, de m’avoir fait part de ton ressenti !

  2. Ton texte me prends aux tripes, il n’y a pas d’autres mots…. je suis heureuse que tout se finisse bien, même si les épreuves passées ont dues être très dures.

    Mon fils a été hospitalisé pour une petite opération bénigne, en ambulatoire. Alors oui, ce n’était pas grave, mais parfois je le revois encore, debout dans son petit lit à barreau, les bras tendus vers moi en hurlant, alors que l’infirmier l’emportait dans l’ascenseur pour le descendre en salle d’opération…. horrible.

    1. Te lire me donne des frissons… Même si nous sommes très nombreux à l’avoir vécu, et que c’était « bénin », ces évènements laissent toujours des traces… Mais vraiment, HEUREUSEMENT que nous vivons à une époque où, justement, ces opérations peuvent être bénignes !

  3. Tu m’as beaucoup touchée avec cet article.
    Cela n’a pas dû être facile, un long parcours avec sans cesse des angoisses et des inquiétudes.
    Comme quoi il faut toujours écouter son instinct de maman, celui qui nous murmure que notre bébé ne va pas bien ! C’est bête mais on ressent ces choses là.
    L’essentiel est que tout soit derrière vous, et que vous profitez de chaque instant ensemble,
    Je t’embrasse

    1. Effectivement, il y a ce moment où l’on bascule, où l’on sait qu’il faut s’écouter. Seuls les parents sont capables de savoir ce qui est « normal » ou « anormal » chez leur enfant. Mais en cela, nous avons beaucoup de chance sur Toulouse, les urgences pédiatriques et l’hôpital des enfants font vraiment un travail de fou, avec le sourire, avec douceur et empathie…
      Tout ceci est derrière nous, mais à chaque petit bobo, je sens une alerte au fond de ma tête, qui me murmure « et si ». Ce n’est peut-être pas pour rien que notre nouvel appartement se trouve être, par hasard, à 10 min de voiture des urgences ;-).

  4. Nos enfants ont le don de nous donner une force qui semble impossible pour un non initié.

    Merci d’avoir partagé celà.
    😘

  5. Je ne m’attendais pas à pleurer à 06h04 du matin haha! Ton récit est magnifique, très émouvant. Tu es une maman vraiment courageuse. Je me demande si j’arriverais à avoir la force que tu as eu si un jour mes enfants devaient traverser ce genre d’épreuves. Merci en tout cas de nous faire partager ton expérience. Bises
    Bisous

    1. Je ne pense pas qu’il s’agisse de courage. J’en parlais avec une amie dont le bébé a été en réa à quelques jours de vie, et en fait notre corps se met en pilotage automatique. On agit comme des ombres, mais on agit. C’est assez incroyable. C’est peut-être là, au final, que se cache le fameux instinct parental…

  6. Wahou quelle émotion de te lire … quelle épreuve et quel courage. Je n’ose pas imaginer les états par lesquels tu as du passer…
    tout est bien qui finit bien, ouf.
    On sent en tout cas l’amour infini que l’on a pour nos enfants. On pourrait nous arracher un bras que ce serait douloureux que de les voir souffrir n’est ce pas… ?

    1. Et encore, ce n’était pas une maladie au long cours… Je n’ose imaginer les épreuves que traversent ces parents d’enfants qui passent des mois, des années à l’hôpital. On voudrait prendre tout leur mal, si c’était possible, leur laisser leur candeur, aussi.

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