Le rêve

Le rêve, autour d'une tasse de thé

 

Ses yeux s’entrouvrent. Il fait sombre, mais les premières lueurs du jour marbrent les murs de la chambre, ondulent le long des étagères où des montagnes de livres entassés semblent prêtes à s’effondrer. Au travers des volets mal fermés, elle aperçoit de timides et fins liserés gris. Il doit être 5h. Il n’y a pas un bruit.

Contre son pied glacé, elle sent des jambes s’enrouler. Il se retourne, ses paupières frissonnent, il gonfle la poitrine. Puis, dans un souffle rauque, il expire lentement, sombrant à nouveau.

Le rêve est encore là, doux et imperceptible, mais elle sent qu’il s’enfuit déjà. Il s’est terminé sur des pleurs d’enfants, alors, l’oreille aux aguets, elle attend. Les secondes s’étirent, le silence est lourd, le sommeil la quitte tandis que les battements de son coeur s’accélèrent timidement. Son corps se tend, en alerte, son regard se fait plus franc. Il sera difficile de se rendormir maintenant.

À quelques centimètres de son épaule, le souffle chaud et régulier l’apaise. Sous la couverture, de douces vagues vont et viennent. Elle sent peu à peu le jour la gagner, la nuit la libérer de son étreinte glacée. Puisque nous sommes lundi, rien ne sert de lutter. Elle pose un pied sur le parquet, frissonne en enfilant un sweat à capuche roulé en boule sous l’oreiller. Les quelques lames de bois qui la séparent du couloir grincent et résonnent, emportant avec elles les dernières bribes de sommeil évaporé. Avant de traverser l’appartement, elle jette un oeil au travers d’une porte légèrement entrebâillée. Deux minuscules respirations se répondent, au fond de la chambre. Elle s’éloigne de l’embrasure sans respirer, pour savourer seule ce moment hors du temps.

Le carrelage de la cuisine est froid, mais ce décalage entre la douceur de son lit et la dureté du sol marbré la rassure, la sort définitivement de ses derniers songes. De quoi s’agissait-il déjà ? D’un enfant perdu, puis retrouvé, mais le reste est déjà oublié. Elle fait couler l’eau du robinet, remplit la bouilloire, la repose sur son socle et caresse un mug ébréché en attendant le crépitement si familier. Appuyée sur le comptoir, elle laisse son regard se perdre sur les toits. Un chat s’étire, rampe avec vivacité, puis d’un bond, disparait derrière une cheminée. À l’opposé des rangées de tuiles alignées, une hirondelle papillonne, s’arrête un instant, semble la dévisager, pour mieux reprendre son errance le long des briques rosées. Une mèche de cheveux lui chatouille l’arrête du nez. Elle ne la repousse pas, elle aime sentir ces bribes éphémères et tactiles lui caresser la peau. Elle frissonne, la bouilloire chante sa litanie matinale et, dans un nuage de vapeur et de buée, elle remplit la tasse en regardant les feuilles de thé s’emmêler. La valse des tanins s’étend, douce et puissante, ronge la surface du mug, s’incruste en mordant les parois de porcelaine abimée. Elle enroule ses doigts autour du liquide fumant, inspire cette chaleur agressive, et ferme les yeux en écoutant. Elle fait rouler la tasse entre ses mains pour reposer la pulpe de ses doigts, brûlée de plaisir et de picotements. Elle se penche un peu plus, s’approche de la fenêtre. En contrebas, dans la cour de l’école, une porte est restée entrouverte. De longs rideaux pourpres caressent le sol, vont et viennent, s’engouffrent au dehors. Le thé inonde son corps, réchauffant une ligne imperceptible allant de sa gorge à ses reins, qui retrouvent alors les sensations oubliées, les frémissements du matin.

Elle regarde l’heure. La parenthèse touche à sa fin. Elle sourit. Il est des songes qui nous hantent, et d’autres que l’on oublie. Est-elle bien éveillée, ou encore endormie ? Peu importe après tout. Elle repose la tasse constellée d’anneaux bruns et mats, repousse la mèche de cheveux derrière son oreille, glisse lentement sur le parquet grinçant, se niche au creux de la couette moelleuse et tiède, et décide de reprendre le rêve là où il en était, ne serait-ce qu’un instant.

 

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